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Voilà plus de dix mois que la récession est officiellement terminée. Le secteur immobilier a battu des records. Le taux de chômage est en baisse. La tempête semble passée… Vrai?

 



Pas dans le secteur des « vieux » médias, celui qui soutient encore l’immense majorité des effectifs journalistiques. Même les plus optimistes se rendent à l’évidence : les recettes publicitaires, qui ont fondu de 30 % l’an dernier dans de nombreux quotidiens et magazines d’information, ne reviendront pas à leur niveau d’antan. Le secteur des nouvelles radio et télévision ne se porte guère mieux. « La vérité nue et inconfortable, c’est que le modèle d’affaires qui a soutenu le secteur des médias d’information au cours du dernier siècle se meurt et ne pourra pas ressusciter », écrivent Robert McChesney et John Nichols dans leur livre The Death and Life of American Journalism, paru récemment.

La pub, disent-ils, n’a jamais été mariée au journalisme. Et Walmart n’a jamais vraiment eu le désir de subventionner des reporters à Bagdad… Les annonceurs ont investi dans les quotidiens, les magazines d’information, puis la radio et la télévision, parce que c’était le moyen le plus efficace d’atteindre leurs clients. Ils acceptaient de payer le gros prix parce que le nombre de pages ou de spots publicitaires disponibles était limité. Sur le Web, l’« inventaire » est illimité. La concurrence aussi. Et le gâteau de la pub en ligne grossit moins vite que le nombre de sites qui en réclament une bouchée.

« Ça ne s’appelle pas une révolution numérique pour rien, dit Bob Garfield, chroniqueur à Advertising Age. Une révolution laisse du sang dans les rues. »

Cette édition du Trente en témoigne. L’échec du réseau Corus au Québec illustre une triste réalité, celle du déclin de l’information à la radio privée (voir notre dossier de couverture, p.10). Le Los Angeles Times, qui a vu sa salle de rédaction fondre de moitié (!) ces dernières années, continue de perdre des plumes (voir la carte postale de Nicolas Bérubé, p. 9).

Pas étonnant, dans ce contexte, que les médias se cherchent des sauveurs.

L’un des patrons de Time Inc, Josh Quittner, croit en avoir trouvé un : l’iPad. De passage récemment à Montréal, cet ancien rédacteur en chef du défunt magazine économique Business 2.0 dit avoir eu une « révélation » quand il a vu la tablette tactile d’Apple.

« Help is on the way », a-t-il lancé à l’assistance en projetant sur un écran une image de soldats de la cavalerie américaine armés… d’iPad. Quittner croit que les tablettes tactiles, celle d’Apple en tête, vont changer les règles du jeu et mettre fin à cette « dangereuse » ère de la gratuité sur Internet. Grâce à « saint Steve Jobs », le contenu « sera de nouveau roi », annonce-t-il.

Apple a beau jouir d’une réputation d’entreprise cool et branchée, elle compte désormais la troisième capitalisation boursière en importance aux États-Unis (derrière Exxon Mobil et Microsoft) et veut engranger les profits, pas sauver le journalisme. Tout comme l’ont fait les grandes maisons de disques, les groupes de presse devront se plier aux moindres caprices de la multinationale s’ils veulent être distribués sur son magasin en ligne, i’Tunes Store. Ils risquent au passage de perdre leurs relations directes avec leurs lecteurs et de se priver d’informations cruciales sur ces derniers.

Les médias feraient bien d’y penser à deux fois avant de se jeter corps et âme dans les bras du « saint patron » d’Apple


Ils pourraient aussi avoir à se frotter aux censeurs d’Apple. Le caricaturiste américain Mark Fiore y a goûté. Ce pigiste vient de remporter un prix Pulitzer pour ses caricatures, publiées uniquement sur Internet. Or, en décembre dernier, Apple a rejeté son projet d’application pour iPhone, baptisé NewsToons. Selon Apple, les caricatures de Fiore « ridiculisent les personnalités publiques » et violent les règlements de l’entreprise, qui se réserve le droit de bannir tout contenu jugé obscène, pornographique ou diffamatoire. Devant le tollé, Apple a fait marche arrière, mais sa « police morale » n’a pas hésité à censurer des milliers d’autres applications, dont celles des grands médias allemands Stern et Bild. Au diable la liberté de presse.

L’iPad pourra-t-il injecter un peu de jeunesse dans les « vieux » médias »? Sans doute. Mais cela reste une tablette, pas (encore) un modèle d’affaires pour les médias. Ces derniers feraient bien d’y penser à deux fois avant de se jeter corps et âme dans les bras de « saint Steve ». -30-

Jonathan Trudel, rédacteur en chef
redaction@trente.ca