
Le Prix Judith-Jasmin : 30 ans d’excellence en journalisme
En 1974, Minou Petrowski, alors recherchiste-interviewer à Radio-Canada, se rend au Manitoba pour l’émission Femme d’aujourd’hui. Elle a reçu le mandat d’explorer la Rue Deschambault, titre d’un roman de Gabrielle Roy, pour en faire l’objet d’un reportage. Une fois sur place, l’aventureuse journaliste se sent peu inspirée par la petite rue et décide de sillonner la province en quête d’un autre sujet. Sa recherche la conduit sur les traces des pionnières du Manitoba et l’amène à proposer un reportage à caractère historique sur la vie de ces femmes.
Le document s’intitule Les dames de la Rouge, faisant référence à la rivière manitobaine la Rouge, le long de laquelle une colonie s’était établie au 19e siècle. Le reportage est diffusé en novembre 1974, soit quelques jours après que le Cercle des femmes journalistes ait annoncé la création du Prix Judith-Jasmin.
Pour sa première année, le concours s’adresse aux journalistes francophones du Québec et de la région d’Ottawa. Il comporte trois prix, couvrant les secteurs de la presse écrite, de la radio et de la télévision. Les sujets soumis doivent être d’intérêt social, économique ou politique, et traités sous forme de reportage, d’éditorial ou de chronique. Et comme le premier concours se tient en 1975, Année Internationale de la Femme, exceptionnellement, seules les femmes journalistes y sont admissibles.
Le réalisateur des Dames de la Rouge y inscrit le reportage de Minou Petrowski. Quelques mois plus tard, la journaliste reçoit un appel : « On m’a dit de venir le jour de la remise. Il y avait plusieurs candidats, puis on m’a remis un chèque de 100 dollars. Il y avait un restaurant en face de Radio-Canada, le Script. Eh bien, mon équipe et moi, on a pris le champagne pour 100 dollars!» dit elle en riant. Même si ce prix ne lui a pas, pour autant, ouvert toutes les portes par la suite (« au contraire, dit-elle, j’ai fait des jaloux »), Minou Petrowski était très heureuse d’être lauréate parce que la mémoire que ce prix visait à perpétuer était celle de Judith Jasmin. «Moi je trouvais qu’elle était formidable, mais elle a été maltraitée à Radio-Canada. Ça tout le temps été mon cheval de bataille la façon dont on nous traitait à Radio-Canada. Et pour ça, je crois que je méritais bien le Judith-Jasmin. »
Le talent de Judith Jasmin
Judith Jasmin a entrepris sa carrière en information au Service international de Radio-Canada vers la fin des années 40. C’est là qu’elle rencontre René Lévesque avec qui elle animera, notamment, l’émission radiophonique Carrefour. En 1953, elle entre au Service des nouvelles télé et se distingue dans des émissions telles que Reportage et Conférence de presse. La journaliste n’hésite pas à descendre dans la rue, à écouter les gens et à dénoncer les injustices.
Judith Jasmin passe ensuite plusieurs années à parcourir le monde, parfois même à ses frais, afin de partager avec le public québécois les événements qu’elle a suivis et ses rencontres avec les grands noms de l’époque. Malgré les conditions difficiles dans lesquelles elle doit parfois réaliser ses reportages et les entraves qui l’ont empêchée d’accéder à certaines fonctions à Radio-Canada, le talent et la détermination permettent néanmoins à Judith Jasmin de devenir la première femme au Québec à s’imposer comme grand reporter. En 1966, elle est nommée correspondante de Radio-Canada aux Nations Unies, puis à Washington. Atteinte d’une cancer, elle rentre à Montréal en 1970 où elle poursuit malgré tout son travail de reporter aux nouvelles puis aux affaires publiques. La maladie l’emporte en 1972.
Après le décès de Judith Jasmin, Solange Chaput-Rolland, présidente du Cercle des femmes journalistes, décide de créer un prix à sa mémoire. Lily Tasso, alors journaliste à La Presse, n’hésite pas à s’impliquer au sein du comité organisateur du concours : « Judith Jasmin était vraiment le modèle de la journaliste complète, celle qui était renseignée et qui creusait ses sujets, qui était exceptionnelle quoi. Il n’y en avait pas beaucoup des femmes comme Judith Jasmin, il n’y en avait pas, c’était un phare pour les autres», se rappelle Mme Tasso, qui a elle même reçu le prix en 1982.
La création d’un prix en hommage à Judith Jasmin est aussi très bien accueillie par la communauté journalistique. Dans un éditorial publié dans La Presse quelques jours après l’annonce du lancement en 1974, la journaliste Claire Dutrisac écrit : « Judith Jasmin fut et demeure pour moi, non seulement la plus grande journaliste du Québec, mais le plus grand journaliste. (…) Le Cercle des femmes journalistes pose donc un geste qui, tout en perpétuant sa mémoire, stimulera les journalistes, hommes et femmes, à toujours mieux accomplir leur tâches.»
Lauréats célèbres
Depuis 1975, le Prix Judith-Jasmin a récompensé les efforts d’une centaine de journalistes.
Ce que l’on remarque d’abord, en fouillant dans les archives et les articles de journaux publiés au fil des ans, ce sont les changements d’orientation de carrière ou de médias qu’ont connu un grand nombre d’entre eux. Ainsi, le lauréat de la catégorie télévision de 1976 est nul autre que le journaliste de l’émission Le 60, Daniel Pinard. Et c’est à la journaliste Jocelyne Cazin de CKAC et son réalisateur André Pratte, qu’est attribué le prix radio en 1985. Au moment de produire leur reportage gagnant, Gilles Gougeon (1981) est à « Radio-Québec », Nathalie Petrowski (1983) et Carole Beaulieu (1987) sont au Devoir, Anne-Marie Dussault (1984) est journaliste à Québec et le prix posthume décerné à René Lévesque en 1988 lui a été offert pour un reportage diffusé … à TVA.
Dans la liste de lauréats, on retrace également les noms de Fernand Seguin (1979), Jean Paré (1979), Monique de Gramont (1981), Madeleine Poulin (1986) et Georges-Hébert Germain (1986). Et certains, comme André Noël de La Presse, Jean-François Lépine, Madeleine Roy et Alexandra Szacka de Radio-Canada ou William Marsden de The Gazette ont même remporté le prix plus d’une fois.
L’ancien rédacteur en chef du Devoir Michel Roy a été membre du jury de 1975 et président de celui de 1988. Selon lui, pour être primé, un document devait se démarquer non seulement par son style d’écriture mais aussi par l’offre d’ensemble : « Les journalistes s’efforçaient de présenter un sujet qui irait un peu plus loin que ce que les autres faisaient. Ils travaillaient plus longuement, faisaient plus de recherche, la recherche est importante là-dedans, alors c’est ça qui frappait les juges qui recevaient les textes ». Par ailleurs, Michel Roy souligne que d’excellents reportages diffusés au Québec n’ont jamais été soumis au concours, soit parce que leurs auteurs craignaient de ne pas être à la hauteur, soit parce qu’ils n’étaient pas intéressés à participer. « Mais ceux qui gagnaient étaient certainement au nombre des meilleurs », précise néanmoins M. Roy.
Évolution et ajustements
Si le prix Judith Jasmin n’a pas perdu de son prestige, il a toutefois dû faire face à des réajustements au fil des ans. Ainsi, la fin des activités du Cercle des femmes journalistes au début des années 90 a bien failli sonner le glas de ce concours. En 1992, il n’y a pas eu de remise de prix. La Fondation du Cercle des femmes journalistes a dû demander la collaboration de la FPJQ en 1993 pour l’organiser, puis lui en a cédé la responsabilité par la suite.
Par ailleurs, le genre de documents présentés depuis la création du prix témoigne d’une certaine évolution des tendances en journalisme au Québec. En 1976 par exemple, la catégorie « article d’opinion », nouvellement créée, a dû être retirée faute de participants. Dans les années 80, le reportage à caractère humain remporte la palme. Puis dans les années 90, le journalisme d’enquête s’impose comme genre dominant, valorisé par les journalistes qui composent les jurys et ce, tant en presse écrite qu’électronique. De l’enquête sur la paresse des juges qui retarde le système de justice en 1993, à celle sur St-Charles-Borromée primée en 2004, en passant par l’enquête sur Cinar, celle sur le sang contaminé ou sur le monde secret de Raël, ce type de reportage occupe beaucoup de place.
D’après Claude Robillard, secrétaire général de la FPJQ, le prix est presque devenu peu à peu un prix de journalisme d’enquête, éclipsant ainsi de la course les grands reportages, les entrevues ou portraits de qualité. « Les gens de sentaient défavorisés s’ils avaient à concourir contre le grand méga scandale ou la fameuse grande enquête, celle qui a été difficile à faire, qui a pris des mois de travail et qui a révélé des choses que des personnes en autorité auraient voulu garder secrètes. » La FPJQ a donc apporté des modifications majeures en 2005 en créant une catégorie distincte pour l’enquête, le grand reportage, l’opinion, l’entrevue (ou portrait), les nouvelles-médias nationaux et les nouvelles-médias locaux (ou régionaux).
Cette réorganisation devrait mettre davantage en valeur plusieurs types de reportages, pierre angulaire d’un journalisme qui, malgré ses dérives, aurait toutes les chances d’être supérieur à celui pratiqué il y a 30 ou 40 ans. D’après Michel Roy, les journalistes d’aujourd’hui ont un meilleur accès aux connaissances et se donnent davantage de liberté qu’autrefois.
Et si Judith Jasmin était journaliste aujourd’hui, pourrions-nous encore la considérer comme LA meilleure journaliste au Québec? « Je pense que l’on pourrait inscrire son nom dans un palmarès, quelque part… », répond Michel Roy, sur un ton blagueur.
Ce texte été publié par Judith Dubois,professeure au département de communications de l'UQAM, dans l'édition de décembre 2005-janvier2006 du Trente.






















