
La bourse porte le nom d'un journaliste aujourd'hui peu connu, Arthur Prévost, décédé le 27 novembre 2004 à l'âge de 94 ans. Personnage original, fantasque, marginal même disent ses amis, il a manifesté dans son testament sa dernière volonté de «reconnaître au moyen d'une ou de bourses les mérites de celui ou de celle qui se sera signalé chaque année par le remarquable exercice d'un métier que j'ai pratiqué avec passion.»
Pour soutenir cette passion chez d'autres journalistes, il a légué 50 000$ à la FPJQ, une somme qui servira à attribuer la bourse pendant de très nombreuses années.
Arthur Prévost couvrait surtout les faits divers et les faits de société insolites. Il a contribué comme pigiste ou salarié à plus d'une quinzaine de journaux aujourd'hui disparus: L'Autorité, Photo Journal, Le Samedi, L'Homme libre, La Patrie, Samedi-Dimanche, la Revue Populaire.

Photo : Pierre Tessier
Arthur Prévost le 10 janvier 1969, année de sa retraite, devant son 6000e article, intitulé : «À l'époque où Guy Mauffette portait sur lui une patate pour soigner ses rhumatismes».
La pensée épinglée à la place d’honneur sur son bureau se lit ainsi: «While a most important part of a newsmagazine’s job is done in the quiet offices of writers and editors, there is no substitute for reporters who get all there is to get at the scene where news is breaking.» (le souligné est d’Arthur Prévost)
Arthur Prévost, un journaliste hors de l'ordinaire
Alain Stanké
Arthur Prévost a vécu seul toute sa vie. Il n'avait ni femme ni enfant. «Moi, je m'occupe de tout, disait-il, mais... de rien d'autre!» Son unique famille était le journalisme. Pas étonnant qu'avant de mourir, à l'âge de 94 ans, il ait légué une partie de ses économies (50 000 $) à la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), afin qu'elle encourage les jeunes journalistes à se perfectionner. Une bourse portant son nom a donc été créée dans ce but en 2007 et sera remise chaque année dans le cadre du congrès de la FPJQ.
Arthur Prévost était un être à la présence rayonnante. Un journaliste unique en son genre, qui aimait les bons plats, les gros cigares, les histoires insolites, les jeux de mots et les calembours.
Entré en journalisme en 1936, il collabora notamment avec Le Jour, Le Canada, L'Illustration, Le Samedi, Montréal Matin, La Revue populaire, Le Devoir, La Patrie, Photo Journal, Le Petit Journal, etc. Au cours de sa longue carrière, il commit aussi une dizaine d'ouvrages, dont Toute la vérité sur la fille-mère et son enfant, Dictionnaire franglais, Coquilles et coq-à-l'âne (hilarant!) et plusieurs autres.
Pas mal pour un homme qui a quitté l'école après sa huitième année et qui, après avoir suivi une série de cours particuliers, a étudié pendant deux ans à l'École des sciences sociales, politiques et économiques de l'Université de Montréal. Il était aussi titulaire d'un diplôme de professeur de chant grégorien et se réclamait du titre obscur de... chironome (!). Il a aussi écrit des pièces de théâtre.
Vous avez dit bizarre? Attendez la suite. Un jour, il se présenta aux élections sous prétexte que le candidat officiel du Parti libéral n'était «pas assez libéral» à son goût.
Arthur Prévost était un grand épistolier. Pour le simple plaisir d'écrire, il entretenait une correspondance assidue indifféremment avec des quidams et des célébrités du monde entier. Jean Giono était de ceux avec qui il aimait particulièrement échanger (la réciproque était aussi vraie). Joséphine Baker était sa grande amie. Il lui écrivait souvent et la visitait fréquemment.
Il échangea également de nombreuses lettres avec un pasteur protestant vivant en Suisse (Arthur était de confession protestante). Désireux de le connaître en personne, il se rendit en Suisse spécialement pour le rencontrer. Mais comme Arthur aimait trop les humains pour les tolérer médiocres, à son retour, il me révéla que sa rencontre avait été décevante. «Ce n'est pas grave, dit-il, j'en ai profité pour faire changer le verre de ma montre. Je ne voulais pas avoir été en Suisse pour rien!»
Arthur avait des amis partout. Il était familier avec Camillien Houde, tutoyait Jean Lesage et le maire Drapeau. Parmi ses intimes, il comptait aussi Réjean Ducharme.
C'est dans les années 50, à mes débuts en journalisme, que j'ai eu l'immense plaisir de le rencontrer. Dès le départ, Jean-Charles Harvey, patron du Petit Journal, avait décidé de faire de nous deux son tandem de choc. Lorsque, dans une région donnée, les ventes de l'hebdomadaire (dont le tirage dépassait les 300 000 exemplaires) laissaient à désirer, on nous chargeait d'y débarquer pour y dénicher des sujets de reportage susceptibles de reconquérir le lectorat en déperdition.
Je n'ai jamais oublié le talent de mon compagnon de travail, qui avait une imagination hors norme. Son talent d'improvisateur au visage imperturbable me donna un jour l'idée de l'engager dans mon équipe des Insolences d'une caméra, où il émerveilla tout le monde.
Qui ne se souvient pas de cet étrange olibrius qui osait tremper son beigne dans la tasse de café de son voisin de table sous prétexte que son médecin lui avait interdit... le café? Journaliste à l'imagination débordante, aucun obstacle ne pouvait l'empêcher de faire son métier et d'atteindre son but.
Un des reportages les plus marquants de sa carrière concerne Duplessis. Quelques semaines avant la tenue des élections, une rumeur avait perturbé la campagne électorale à laquelle participait le chef de l'Union nationale. On prétendait avoir entendu à travers les branches que Duplessis était souffrant et qu'il avait été hospitalisé secrètement à l'hôpital Royal Victoria. Si elle était confirmée, la nouvelle aurait pu être dévastatrice pour le parti.
Voulant relever le défi, Arthur décida de jouer le tout pour le tout. Pour l'occasion, il enfila un pantalon rayé, fit repasser son noeud papillon et se rendit à l'aile de l'hôpital où, selon les ragots, le premier ministre se trouvait. Arrivé au poste des gardes-malades, il prit son air sérieux, plissa le front et, s'adressant à la responsable sur un ton confidentiel, il lui dit: «Garde, pourriez-vous aller voir discrètement dans la chambre de M. Duplessis pour voir si Antoine Rivard est là? Mon chauffeur est en bas. On s'en va à Québec. S'il est là, je vais l'attendre et nous partirons ensemble.»
Croyant avoir affaire à un ministre, la garde courut au fond du couloir, puis revint aussitôt pour annoncer, à voix très basse, qu'il n'y avait personne dans la chambre de «monsieur vous savez qui»... La preuve venait d'être faite. Quelle belle leçon de journalisme d'investigation!
L'article d'Arthur eut l'effet d'une bombe auprès de l'électorat. Comme il fallait s'y attendre, par mesure de représailles, l'Union nationale nous retira toute sa publicité. Mais la perte financière du journal fut grandement compensée par le gain en réputation.